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Compositeurs Modernes

Pourquoi les compositeurs reviennent toujours au quatuor à cordes

Demandez à dix compositeurs vivants ce qu’ils ont écrit dans les cinq dernières années : neuf citeront un quatuor à cordes. La formation a près de trois siècles, elle n’a pas changé d’un instrument depuis le milieu du dix-huitième siècle, et elle reste la première commande que la plupart des institutions proposent à un compositeur qu’elles découvrent.

Cette persistance n’a rien de sentimental. Elle tient à trois faits concrets : quatre musiciens coûtent ce que coûtent quatre musiciens, quatre instruments de la même famille se mélangent sans effort, et il existe aujourd’hui plus d’ensembles spécialisés dans la musique d’aujourd’hui qu’à aucune autre époque.

Je voudrais examiner ce que la formation permet réellement d’essayer, ce qu’elle interdit, et pourquoi elle constitue le meilleur banc d’essai disponible avant d’écrire pour un effectif large. Le raisonnement est celui d’un compositeur qui compte ses heures et ses répétitions, pas celui d’un historien des formes.

Le quatuor en six données

  • Effectif : quatre musiciens, deux violons, un alto, un violoncelle. Aucune variante n’a jamais réussi à s’imposer durablement.
  • Étendue disponible : du do grave du violoncelle jusqu’au registre suraigu du premier violon, soit plus de cinq octaves d’un seul et même timbre.
  • Matériel à graver : quatre parties et un conducteur. Contre plusieurs dizaines de parties pour un orchestre.
  • Temps de répétition accessible : dix à trente heures pour une pièce de quinze minutes chez un ensemble engagé. Un orchestre en accordera deux ou trois.
  • Durée courante d’une commande : de huit à vingt minutes, format que la plupart des programmes acceptent sans négociation.
  • Ce que la formation ne donne pas : la masse, le contraste de familles instrumentales, et la profondeur de champ orchestrale.

Une commande qui tient dans un budget

Le premier argument est financier et il décide de presque tout le reste. Une création pour quatuor engage quatre cachets, un jeu de parties, quelques services de répétition et une salle de taille modeste. Une création pour orchestre engage soixante musiciens, une location ou une gravure de matériel complet, un chef, une régie, et une salle qui doit être remplie.

Cette différence d’ordre de grandeur explique la structure des saisons. Une institution peut programmer plusieurs créations de chambre dans l’année et se limiter à une commande orchestrale tous les deux ou trois ans. Pour un compositeur qui cherche à faire jouer sa musique, la probabilité d’aboutir n’est pas du même ordre.

Elle explique aussi la reprise. Une pièce pour quatuor peut être rejouée dix fois en trois saisons par le même ensemble, en tournée, dans des lieux de tailles variées. Une pièce d’orchestre est créée, parfois reprise une fois, et disparaît. Or c’est la reprise, et non la création, qui fait entrer une œuvre au répertoire.

Le compositeur qui raisonne en nombre d’exécutions plutôt qu’en prestige de la création arrive donc mécaniquement au quatuor. Ce calcul très prosaïque pèse davantage sur les catalogues contemporains que n’importe quelle considération esthétique.

Composer pour quatuor à cordes : quatre voix, un seul timbre

Chevalet et cordes d'un alto vus de près, archet posé sur la table de l'instrument
ישראל פרקר Israel Preker / BY 2.5

L’homogénéité est la propriété centrale de la formation, et elle est plus radicale qu’on ne le dit. Les quatre instruments partagent le même mode de production du son, la même mécanique d’archet, les mêmes techniques de main gauche. Un geste écrit pour l’alto se transpose au violoncelle sans réécriture, ce qui n’existe nulle part ailleurs.

La conséquence pratique est qu’un accord de quatre sons se comporte comme un objet unique et non comme une superposition de couleurs. Le compositeur contrôle l’équilibre par la seule dynamique et par le registre, sans avoir à corriger les disparités de projection qui occupent la moitié du travail d’orchestration.

Cette unité de timbre a un revers immédiat : rien ne se cache. Une note inutile dans un tutti d’orchestre disparaît sous la masse ; la même note dans un quatuor s’entend, et l’interprète demandera pourquoi elle est là. La formation oblige à justifier chaque ligne, et c’est précisément ce qui en fait un exercice de fond.

L’étendue disponible mérite d’être regardée de près. Du do deux du violoncelle aux hauteurs extrêmes du premier violon, on couvre plus de cinq octaves. Sur cette étendue, le timbre évolue de façon continue, sans les ruptures qu’imposent les changements de famille dans un orchestre. Cette continuité est un matériau à part entière, et une bonne partie de l’écriture contemporaine pour quatuor l’exploite comme telle.

Ce que l’homogénéité autorise et que l’orchestre interdit

Quatre domaines profitent directement de cette unité de matière.

Le micro-intervalle. Les cordes sont sans frettes : n’importe quelle hauteur est atteignable, et une écriture en quarts ou en sixièmes de ton ne demande aucun instrument spécial, seulement du temps de travail. Sur un orchestre, la même écriture suppose des vents modifiés et devient irréalisable dans le temps imparti.

Le continuum de couleur. Le passage progressif de sul tasto à sul ponticello, la variation de pression et de vitesse d’archet, l’apparition et la disparition du vibrato constituent une échelle continue. Quatre instruments identiques peuvent parcourir cette échelle ensemble ou en décalage, ce qui produit des transformations impossibles à obtenir avec des familles différentes.

La polyphonie serrée. Quatre lignes indépendantes restent audibles séparément parce que l’auditeur les distingue par le registre et le mouvement, pas par la couleur. C’est la condition d’une écriture contrapuntique dense, et elle disparaît dès qu’on double les pupitres.

La scordatura. Réaccorder une ou plusieurs cordes ouvre des résonances impossibles autrement et modifie la couleur de l’instrument entier. Sur quatre musiciens, c’est une décision négociable. Sur seize violons, ce n’en est pas une.

Le laboratoire avant l’orchestre

Pages de partition manuscrite étalées sur une table, portées couvertes de corrections au crayon

Le quatuor sert de banc d’essai, mais pas pour tout, et confondre les deux produit des partitions d’orchestre décevantes.

Ce qui se teste vraiment : la conduite harmonique sur la durée, la construction rythmique, la manière dont un matériau se transforme, la tenue d’une forme de quinze minutes, et la lisibilité de l’écriture pour les interprètes. Ces cinq paramètres se transposent à peu près intégralement à un effectif plus large.

Ce qui ne se teste pas : l’équilibre entre familles, la projection réelle d’un pupitre de bois contre un tutti de cordes, le temps de réaction d’un grand ensemble aux changements de tempo, et l’inertie acoustique d’une masse sonore dans une grande salle. Ces quatre paramètres ne s’apprennent qu’en écrivant pour orchestre et en écoutant le résultat.

L’erreur classique consiste à transposer une texture de quatuor sur un orchestre en multipliant les doublures. Le résultat est épais et immobile, parce que les gestes rapides qui fonctionnent à quatre deviennent illisibles à soixante. Cette question de l’échelle traverse toute l’histoire des formes, et nous l’avons abordée sous un autre angle dans notre article sur l’évolution des formes musicales.

Le quatuor reste néanmoins le meilleur outil disponible pour vérifier qu’une idée tient, parce qu’il permet d’entendre, de corriger et de réentendre dans un délai raisonnable. Un compositeur d’orchestre n’obtient ce cycle qu’une fois tous les deux ans.

Les ensembles spécialisés, ressource devenue abondante

Le paysage a changé en une génération. Il existe aujourd’hui, en Europe et ailleurs, un nombre important de quatuors dont le répertoire est majoritairement composé après la Seconde Guerre mondiale, et qui possèdent une pratique installée des notations non conventionnelles.

Concrètement, cela signifie qu’un ensemble de ce type lit une partition comportant des symboles inhabituels sans passer une heure à en discuter. Le compositeur gagne un temps considérable, et surtout il peut écrire ce qu’il veut réellement écrire au lieu d’écrire ce qui sera compris par un ensemble généraliste.

Cette spécialisation s’accompagne d’une culture de la collaboration. Beaucoup d’ensembles acceptent des séances de travail en amont, avant que la partition soit terminée, ce qui transforme la façon de composer : on essaie un geste, on l’écoute, on le réécrit. Les centres de recherche musicale, dont l’Ircam, ont contribué à documenter et à diffuser ces techniques auprès des interprètes comme des compositeurs.

Le revers existe : ces ensembles sont sollicités et leur agenda se remplit deux ou trois ans à l’avance. La disponibilité théorique de la formation ne se traduit pas automatiquement en disponibilité réelle, et un projet de création se négocie longtemps avant.

Le temps de répétition, ressource la mieux rendue

C’est l’argument le plus décisif et le moins cité. Un quatuor engagé sur une création y consacre des heures qu’aucun orchestre ne pourra jamais accorder, parce que quatre personnes se coordonnent sans chef, sans planning de service, et souvent chez l’une d’entre elles.

Poste Quatuor à cordes Orchestre symphonique
Musiciens engagés 4 50 à 90
Parties séparées à graver 4 plus le conducteur 25 à 40 parties, en plusieurs exemplaires
Répétitions courantes pour une création 10 à 30 heures 2 à 4 services de trois heures
Délai entre commande et création 1 à 2 ans 2 à 4 ans
Reprises probables sur trois saisons Plusieurs Rarement plus d’une
Possibilité d’essais avant achèvement Courante Exceptionnelle
Correction de partition après lecture Systématique Limitée au matériel déjà distribué

La dernière ligne du tableau est celle qui change le plus le résultat entendu. Un quatuor signale les doigtés impraticables, les changements de corde impossibles et les archets qui manquent d’air, et la partition est corrigée avant la création. Une partition d’orchestre part avec ses défauts et les garde souvent définitivement.

Les techniques étendues, et pourquoi le quatuor les absorbe

Une technique dite étendue n’est étendue que par rapport à un usage. Sur les cordes, la plupart de ces gestes sont des variations continues de paramètres qui existent déjà : point de contact de l’archet, pression, vitesse, quantité de vibrato, hauteur exacte du doigt.

Cela change tout du point de vue de la notation. Il ne s’agit pas de demander un effet nouveau, mais de préciser un réglage. Un compositeur qui écrit une position d’archet et une pression indique une valeur sur une échelle que le musicien parcourt déjà quotidiennement, et l’apprentissage se réduit à la lecture du symbole.

Les quatre instruments partageant les mêmes paramètres, une même indication produit un résultat cohérent sur toute la formation. C’est la raison technique pour laquelle le quatuor est devenu le terrain principal de ces recherches, bien avant les ensembles mixtes où chaque instrument aurait sa propre échelle.

Une réserve s’impose. Ces gestes sont fatigants et souvent instables : une pression extrême maintenue plus de quelques secondes s’entend différemment selon l’archet et selon le musicien. Le travail préparatoire avec l’ensemble n’est pas un luxe, c’est la condition pour que la notation signifie la même chose d’une exécution à l’autre.

La contrainte qui fait écrire

Quatre lignes, pas de refuge. Il n’existe aucune possibilité de masquer une faiblesse d’écriture par un effet de couleur ou par la masse, et c’est la raison pour laquelle la formation reste un exercice de vérité pour un compositeur.

Le problème le plus fréquent est celui de la texture homogène qui devient monotone. Avec un seul timbre disponible, la variété doit venir d’ailleurs : de la densité, du registre, du mode de jeu, du rapport entre les quatre lignes. Un compositeur qui n’a pas résolu cette question produit une pièce grise, quelle que soit la qualité de son matériau.

Le second problème est celui de la durée. Quinze minutes à quatre instruments demandent une architecture solide, parce qu’aucun effet d’entrée d’un nouvel instrument ne viendra relancer l’attention. La forme doit porter seule, et c’est un apprentissage que rien ne remplace. Les compositeurs qui marquent aujourd’hui leur époque ont presque tous fait ce passage, comme le montrent les parcours réunis dans notre portrait de compositeurs contemporains.

Quatre erreurs récurrentes dans une première partition

Le premier violon traité en soliste. Réflexe hérité de l’écoute plus que de la partition. Une ligne supérieure continuellement dominante transforme la formation en concerto de chambre et prive l’alto et le second violon de toute fonction. Le contrôle est simple : masquez la portée supérieure et vérifiez que ce qui reste tient debout.

Les doubles cordes distribuées sans vérification. Toutes les combinaisons ne sont pas jouables, et celles qui le sont ne le restent pas à toutes les nuances ni à tous les tempos. Une double corde tenue longuement en pianissimo est bien plus difficile qu’un accord fortissimo, et cette hiérarchie surprend souvent.

Les changements de mode de jeu trop rapprochés. Passer de sourdine à sans sourdine demande du temps réel, mesurable en secondes. La même remarque vaut pour le pizzicato dans les deux sens, pour la scordatura, et pour tout changement d’archet. Comptez les secondes disponibles, littéralement, avant d’écrire l’indication.

Les silences absents. Quatre instruments qui jouent en permanence pendant quinze minutes fatiguent l’auditeur et les interprètes. Le silence d’un pupitre est un moyen d’orchestration à part entière dans une formation où l’on n’a rien d’autre pour éclaircir une texture.

Ce qui ne passe pas par le quatuor

La formation a des limites, et les nommer évite de lui attribuer des vertus qu’elle n’a pas. Elle ne donne pas la masse : un tutti de quatuor reste un son de chambre, et aucune écriture ne fabriquera une puissance qui n’existe pas. Elle ne donne pas non plus le contraste de familles, ressort dramatique majeur de l’écriture orchestrale.

Elle supporte mal, enfin, une certaine forme de lenteur harmonique. Un accord tenu longtemps par quatre cordes reste un accord de quatre sons, sans les battements et les enrichissements internes qu’un pupitre nombreux produit naturellement. Les musées d’instruments, dont celui de la Philharmonie de Paris, montrent bien à quel point les tentatives d’élargissement de la formation ont été nombreuses et sans postérité.

Ces limites expliquent la vitalité des formations voisines : quatuor avec voix, avec électronique, avec un instrument à vent ajouté. Chacune tente de conserver l’économie du quatuor en récupérant un peu de contraste. Ces hybridations occupent aujourd’hui une place importante, comme le montrent les mélanges de styles de la scène contemporaine.

Questions fréquentes

Faut-il jouer d’un instrument à cordes pour écrire un bon quatuor ?

Ce n’est pas nécessaire, mais il faut avoir passé des heures à côté d’un instrumentiste. Les problèmes qui font échouer une partition sont des problèmes de main gauche et de distribution d’archet, invisibles sur le papier. Une séance de lecture avec un violoniste patient remplace des mois de lecture théorique.

Quelle durée viser pour une première commande ?

Entre huit et douze minutes. C’est le format que les programmes absorbent le plus facilement, il laisse la place à une vraie forme, et il limite le risque en cas d’erreur d’appréciation. Les pièces de vingt-cinq minutes se programment beaucoup moins souvent.

Peut-on écrire pour quatuor sans notation contemporaine ?

Bien sûr, et une bonne partie du répertoire récent le fait. La notation étendue est un outil, pas un passage obligé, et une pièce écrite en notation traditionnelle peut être aussi neuve qu’une autre. Ce qui compte est la nécessité du geste, pas son apparence sur la page.

Comment approcher un ensemble spécialisé ?

Par une partition existante et une proposition précise : durée, calendrier, cadre de production. Envoyer un catalogue entier sans projet identifié ne fonctionne pas. Beaucoup d’ensembles répondent en revanche à une demande claire assortie d’un financement, même modeste.

Le quatuor prépare-t-il vraiment à l’écriture orchestrale ?

Partiellement. Il prépare à la forme, à la conduite harmonique et à la lisibilité de l’écriture, ce qui n’est pas rien. Il ne prépare ni à l’équilibre entre familles ni à la gestion d’une masse, et prétendre le contraire produit des partitions d’orchestre qui sonnent comme des quatuors grossis.

Rien n’oblige un compositeur à passer par cette formation, et quelques-uns s’en sont dispensés. Mais tant qu’une commande de quatuor restera dix fois plus probable qu’une commande d’orchestre et qu’elle offrira dix fois plus de temps de travail, la réponse à la question du titre restera d’abord arithmétique.

Vincent Charbonnier compose et enseigne l'analyse. Il s'intéresse à la fabrique concrète d'une œuvre : le temps passé, la commande, la notation, la négociation avec les interprètes. Il écrit sur la musique d'aujourd'hui sans confondre difficulté et importance.