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Trois Bach au piano moderne qui ne se ressemblent pas

Le même prélude en do majeur, ouverture du premier livre du Clavier bien tempéré, dure une minute quarante chez un pianiste, deux minutes vingt chez un autre. Aucun des deux ne joue plus vite ou plus lentement par accident : chacun défend une idée différente de ce que Bach devient sur un piano moderne.

Le débat entre piano et clavecin pour ce répertoire a occupé des générations de musicologues. Il reste utile, mais il masque une question plus concrète pour qui écoute des disques aujourd’hui : parmi les pianistes qui ont choisi le piano moderne, les résultats obtenus divergent radicalement les uns des autres.

Cet article compare trois approches distinctes de Bach au piano moderne sur les mêmes pages du Clavier bien tempéré, en détaillant ce que chaque choix de pédale, d’articulation et d’ornementation coûte et rapporte à l’écoute.

Trois lectures en repères

  • Approche du refus de pédale : articulation sèche, tempos souvent rapides, héritage assumé du clavecin.
  • Approche de la légitimité pianistique : pédale employée sans complexe, legato étendu, sonorité pleinement romantique.
  • Approche du clavecin en arrière-plan : ornementation informée par la pratique baroque, pédale utilisée avec parcimonie.
  • Ce qui varie le plus : la durée d’un même prélude peut varier de quarante pour cent d’une lecture à l’autre.
  • Ce qui reste stable : le texte des notes, presque toujours respecté à la lettre par les trois approches.
  • Le vrai enjeu de l’écoute comparée : comprendre ce que chaque option gagne et sacrifie, pas désigner une version supérieure.

Bach au piano moderne : ce qui se compare vraiment sur les mêmes préludes

Comparer Bach au piano moderne suppose d’écarter d’abord un faux problème : celui de la fidélité absolue à une pratique baroque qu’aucun enregistrement moderne, sur aucun instrument, ne peut restituer intégralement. La question utile porte sur la cohérence interne de chaque choix, pas sur une authenticité impossible à vérifier.

Trois choix structurent l’essentiel des divergences entendues d’une gravure à l’autre : l’usage de la pédale, le type d’articulation retenu note à note, et la liberté prise ou non avec l’ornementation notée dans la partition.

Ces trois paramètres s’influencent mutuellement. Une pédale généreuse impose presque mécaniquement un legato étendu, tandis qu’une articulation sèche appelle une pédale quasi absente. Aucune combinaison n’est fausse en soi, mais chacune produit un Bach reconnaissable entre mille.

Un quatrième facteur, moins souvent cité, mérite d’être ajouté à cette liste : le choix de l’instrument lui-même. Un piano à queue de concert moderne, conçu pour projeter dans une grande salle, ne réagit pas de la même façon qu’un piano plus ancien ou qu’un instrument de taille plus modeste, ce qui influence à son tour les trois autres choix.

Glenn Gould, le refus de la pédale comme geste critique

Glenn Gould a construit son approche du Clavier bien tempéré sur un refus quasi systématique de la pédale de sustain, remplacée par un jeu de doigts extrêmement articulé qui isole chaque voix d’une texture polyphonique souvent dense.

Ce choix n’est pas un simple archaïsme voulant imiter le clavecin. Il répond à une conviction affirmée par le pianiste lui-même : la polyphonie de Bach se comprend mieux quand chaque ligne reste audible séparément, ce que la pédale, en fondant les sons entre eux, tend à brouiller.

Le résultat impose un tempo souvent rapide et une clarté d’écoute presque analytique, où l’auditeur peut suivre chaque voix indépendamment. Le coût de ce choix est une sonorité parfois perçue comme sèche, éloignée de la rondeur qu’un piano moderne peut par ailleurs produire.

Cette lecture a marqué durablement la façon dont plusieurs générations de pianistes abordent ensuite ce répertoire, y compris ceux qui s’en éloignent délibérément par la suite. On peut discuter le choix, on ne peut pas ignorer l’influence qu’il a exercée sur les décennies suivantes.

Angela Hewitt, la légitimité du piano assumée jusqu’au bout

À l’opposé, l’intégrale enregistrée par Angela Hewitt assume pleinement les ressources du piano moderne, pédale comprise, sans chercher à masquer l’écart avec le clavecin. La sonorité y gagne en rondeur et en variété de couleur, avec des nuances dynamiques que l’instrument baroque ne permet pas.

Cette approche traite le passage du clavecin au piano comme un fait acquis plutôt que comme un problème à résoudre. La pédale sert la respiration de la phrase, souvent utilisée par petites touches plutôt que de façon continue, ce qui évite l’écueil d’un flou généralisé.

Le coût de cette lecture est une distance assumée avec la pratique historique de l’ornementation et de l’articulation baroques. Ce que l’approche rapporte en confort d’écoute et en richesse de timbre, elle le paie en s’éloignant davantage du vocabulaire d’origine.

Cette approche a aussi une valeur pédagogique reconnue : de nombreux élèves découvrent le Clavier bien tempéré à travers une sonorité de ce type, plus proche de ce qu’ils pratiquent par ailleurs dans le répertoire romantique, avant d’être exposés plus tard à des lectures plus informées historiquement.

András Schiff, le clavecin en arrière-plan constant

Une troisième voie, illustrée par le travail d’András Schiff, cherche un compromis informé par une connaissance approfondie de la pratique baroque, sans renoncer pour autant aux ressources propres du piano moderne.

L’ornementation y suit de près les conventions documentées de l’époque de composition, avec des agréments ajoutés aux reprises plutôt qu’une simple répétition à l’identique. La pédale reste discrète, utilisée pour lier des passages précis plutôt que comme un outil de couleur générale.

Cette approche demande à l’auditeur une familiarité minimale avec les conventions baroques pour être pleinement appréciée, ce qui la rend moins immédiatement accessible que la lecture de Hewitt, tout en évitant la sécheresse assumée de Gould.

La pédale : ce que chaque choix coûte et rapporte

Pédales d'un piano à queue vues de près, pied posé sur la pédale de droite

Une pédale absente ou quasi absente rapporte une clarté polyphonique inégalée et un tempo plus libre, mais coûte en rondeur de timbre et peut fatiguer une oreille habituée à la souplesse du piano romantique sur une écoute prolongée.

Une pédale généreuse rapporte une continuité sonore confortable et une palette de nuances élargie, mais coûte en lisibilité des voix intérieures, particulièrement sensible dans les fugues à plusieurs voix où chaque entrée doit rester repérable.

Une pédale ponctuelle, utilisée avec parcimonie sur des points précis de la phrase, cherche un équilibre entre ces deux extrêmes, au prix d’une exigence technique plus grande pour l’interprète, qui doit décider note par note plutôt que d’appliquer une règle générale.

Ce troisième choix demande en réalité davantage de préparation que les deux précédents, parce qu’il ne repose sur aucune règle applicable uniformément d’une mesure à l’autre. Chaque emploi de la pédale se justifie individuellement, ce qui suppose un travail d’analyse de la partition en amont, mesure par mesure, avant même de s’installer au clavier.

L’articulation, le vrai point de divergence

Au-delà de la pédale, l’articulation note à note reste le paramètre le plus déterminant pour l’oreille. Un jeu détaché et court, hérité du clavecin, produit une sensation de danse et de légèreté. Un jeu plus lié rapproche l’écoute du répertoire romantique, au risque d’estomper le caractère dansant de nombreuses pages.

Cette question rejoint des débats plus larges sur la quête d’authenticité dans l’interprétation, où le choix d’articulation pèse souvent davantage que le choix d’instrument sur la perception globale d’un style.

Un exercice simple permet de vérifier cette hiérarchie chez soi : jouer ou écouter la même mesure avec une articulation détachée puis liée, en gardant le tempo strictement identique. La différence de caractère perçue dépasse largement ce que produirait un changement de tempo de dix pour cent sur la même articulation.

L’ornementation, entre fidélité et goût personnel

Les ornements notés dans la partition, trilles et mordants, laissent une marge d’interprétation sur leur exécution exacte, leur vitesse et leur point de départ. Cette marge, documentée par la pratique baroque, reste beaucoup plus large que ce qu’admet en général le répertoire romantique.

Les trois approches comparées ici traitent cette marge très différemment : recherche documentée des conventions d’époque chez l’une, liberté quasi romantique chez l’autre, sobriété qui réduit l’ornementation à l’essentiel chez la troisième. Aucune de ces positions n’est arbitraire, chacune s’appuie sur une lecture cohérente du texte.

Le tempo, conséquence plutôt que choix premier

L’écart de tempo entre les trois approches n’est presque jamais un choix premier, décidé indépendamment du reste. Il découle presque mécaniquement des décisions prises sur la pédale et l’articulation, ce qui explique pourquoi comparer uniquement des durées de piste donne une image trompeuse du travail réel de l’interprète.

Un jeu très articulé, avec une pédale absente, permet une vitesse d’exécution supérieure sans perte de clarté, parce que chaque doigt contrôle exactement la durée de sa note. Un jeu plus lié impose au contraire une prudence de tempo, sous peine de voir les voix se fondre les unes dans les autres au-delà d’une certaine vitesse.

Cette dépendance mutuelle explique aussi pourquoi un interprète ne peut pas simplement emprunter le tempo d’une gravure qu’il admire sans en adopter également l’articulation et l’usage de pédale qui le rendent possible. Le tempo est un résultat, pas un ingrédient qu’on ajoute séparément.

Ce que révèle une fugue plutôt qu’un prélude

La comparaison gagne encore en netteté sur une fugue plutôt que sur un simple prélude, parce que la polyphonie à plusieurs voix indépendantes rend immédiatement audible tout choix qui privilégie la continuité sonore au détriment de la lisibilité des entrées de chaque voix.

Sur une fugue à quatre voix, une pédale généreuse risque de fondre les entrées successives du sujet en une masse sonore où l’auditeur perd la trace de la ligne qui vient d’entrer. Une articulation sèche, à l’inverse, permet de suivre chaque voix comme on suivrait un fil distinct dans un tissage serré.

Cette différence de lisibilité explique pourquoi de nombreux pédagogues recommandent d’aborder d’abord les fugues avec une approche peu généreuse en pédale, quitte à l’assouplir ensuite une fois la structure polyphonique bien intégrée par l’oreille et par les doigts.

Le tableau comparatif sur un même prélude

Partition ouverte d'un prélude pour clavier, portées couvertes de doigtés annotés au crayon
Critère Approche sèche Approche pianistique assumée Approche informée
Usage de la pédale Quasi absent Généreux et continu Ponctuel et ciblé
Articulation dominante Détachée, courte Liée, étendue Variable selon le contexte
Ornementation Réduite à l’essentiel Libre, goût personnel Proche des conventions d’époque
Tempo typique Rapide Modéré Variable, souvent modéré

Quelle intégrale choisir selon ce qu’on cherche

Un auditeur qui découvre le Clavier bien tempéré et cherche une écoute confortable, aux couleurs variées, trouvera davantage de satisfaction immédiate dans une approche pianistique assumée. Une écoute analytique de la polyphonie oriente plutôt vers une articulation sèche et un usage minimal de la pédale.

Un intérêt pour la pratique historique, sans renoncer au confort du piano moderne, trouve sa place dans une approche informée par les conventions d’époque. Le choix, en définitive, dépend moins d’une hiérarchie de qualité que de ce que l’auditeur cherche à entendre ce jour-là, comme le montre notre article sur le dialogue entre sonorités baroques et modernes.

Une méthode simple pour trancher consiste à écouter le même prélude et la fugue qui l’accompagne dans les trois approches, l’une après l’autre, plutôt que de juger sur la seule première impression d’une pièce isolée. Le jugement se stabilise généralement après deux ou trois paires ainsi comparées.

Questions fréquentes

Le piano moderne trahit-il forcément Bach ?

Non, à condition que le choix d’instrument s’accompagne d’une réflexion cohérente sur la pédale, l’articulation et l’ornementation, plutôt que d’un simple transfert automatique des habitudes romantiques.

Pourquoi la durée d’un même prélude varie-t-elle autant ?

Parce que le tempo dépend directement de l’articulation choisie et de l’usage de la pédale, deux paramètres que la partition ne fixe pas de façon rigide pour ce répertoire.

Faut-il connaître le clavecin pour apprécier ces différences ?

Non, mais une écoute même brève d’une version au clavecin aide à identifier ce que chaque approche pianistique conserve ou abandonne de cette référence historique. Cette écoute préalable, même de quelques minutes, change souvent la façon dont on perçoit ensuite les trois lectures pianistiques comparées ici, en donnant un point de comparaison concret plutôt qu’une simple impression théorique du répertoire baroque.

Quelle approche convient le mieux à un auditeur débutant ?

Une approche pianistique assumée, plus immédiatement confortable à l’oreille, avant d’explorer des lectures plus sèches ou plus informées historiquement.

L’ornementation change-t-elle vraiment beaucoup l’écoute ?

Oui, en particulier sur les reprises, où une ornementation ajoutée ou absente modifie sensiblement la couleur d’un passage pourtant identique sur le plan des notes principales.

Le choix du piano lui-même influence-t-il vraiment le résultat ?

Oui, un instrument conçu pour la projection en grande salle réagit différemment d’un piano plus modeste, ce qui pèse sur les décisions de pédale et d’articulation prises ensuite par l’interprète.

Trois pianistes, la même page, trois résultats. Ce n’est pas une faiblesse du répertoire, c’est la preuve qu’une partition de Bach laisse davantage de place à la décision de l’interprète que son apparente rigueur ne le laisse deviner. Écouter ces trois lectures côte à côte, sans chercher à départager un vainqueur, reste sans doute la meilleure école pour comprendre ce qu’une partition impose vraiment et ce qu’elle abandonne, en confiance, à celui qui la joue.

Hélène Duforest écoute et chronique des enregistrements depuis une quinzaine d'années, avec une prédilection pour les écoutes comparées et les catalogues indépendants. Elle défend une critique argumentée, où chaque jugement s'appuie sur une minute et une seconde précises. Elle tient un carnet d'écoute qu'elle relit avant de publier.