La tonalité revient chez de jeunes compositeurs, et les contre-exemples ne manquent pas
Sur les dossiers que je lis chaque année pour des commissions et des concours, une chose a changé en une dizaine d’années. Les partitions envoyées par des compositeurs de moins de trente-cinq ans comportent nettement plus souvent des accords parfaits tenus, des cadences reconnaissables, des pédales de tonique. Non pas comme citation ironique, mais comme matériau.
La lecture qu’on en fait dans les couloirs est expéditive : les jeunes reviennent à la tonalité, la parenthèse d’après-guerre se referme. Cette formule est fausse dans les deux sens. Elle décrit mal ce qui se passe réellement dans les partitions, et elle ignore une production entière qui va exactement dans l’autre direction.
Ce qui suit essaie de décrire la tendance avec ses causes concrètes, formation, financement, commande, habitudes d’écoute, puis de donner les contre-exemples avec le même sérieux. Il ne s’agit pas d’arbitrer entre deux camps, mais de comprendre pourquoi les deux existent au même moment.
La tendance en six constats
- Ce qui augmente : la présence de consonances tenues, de centres de hauteur clairs et de matériaux répétitifs.
- Ce qui n’augmente pas : l’écriture tonale fonctionnelle au sens strict, avec modulation et dramaturgie harmonique.
- La cause la plus lourde : la nature des commandes, souvent hors salle de concert et hors ensemble spécialisé.
- La cause la plus discrète : les habitudes d’écoute, formées par des musiques enregistrées de toutes provenances.
- Les contre-exemples : saturation, bruit, musique conceptuelle, écritures de la complexité, tous bien vivants.
- Le risque d’analyse : confondre une écriture et une esthétique, et lire une intention là où il y a une contrainte.
Le mot tonalité désigne au moins trois choses
Premier sens, le plus étroit : un système fonctionnel où les accords entretiennent des rapports hiérarchiques, où la dominante appelle la tonique, où la forme se construit sur des trajets harmoniques. C’est le système du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, et il est rarissime dans les partitions récentes.
Deuxième sens, plus large : la présence d’un centre de hauteur perceptible. Une pièce peut tourner autour d’un ré sans jamais employer une cadence, par insistance, par registre, par densité. Beaucoup de musiques modales et de musiques répétitives relèvent de ce sens.
Troisième sens, le plus vague et le plus employé : la consonance. Des accords qui ne heurtent pas, des intervalles simples, une absence de tension permanente. C’est de cela qu’on parle presque toujours quand on annonce un retour de la tonalité, et c’est le sens le moins informatif.
Ces trois sens n’entraînent pas les mêmes conséquences techniques. Une pièce consonante peut être totalement dépourvue de fonction harmonique, et une pièce dissonante peut être fortement centrée. Employer un seul mot pour trois réalités produit des débats qui tournent à vide, phénomène que nous avons déjà observé dans notre article sur la musique contemporaine face aux traditions.
Le retour de la tonalité, décrit sans slogan
Ce qu’on observe dans les partitions récentes correspond au deuxième et au troisième sens, presque jamais au premier. Un centre de hauteur clair, des agrégats consonants tenus longtemps, des processus répétitifs, une harmonie qui change lentement et sans conflit.
Le trajet harmonique, en revanche, a disparu. On ne trouve pratiquement pas de pièces récentes construites sur une modulation vers la dominante suivie d’un retour, alors que c’est précisément ce qui définissait le système. Le matériau est emprunté, la syntaxe ne l’est pas.
Cette dissociation explique le malentendu. Un auditeur qui entend des accords familiers conclut à un retour au langage ancien, alors que la construction de la pièce relève souvent de logiques de processus héritées des années soixante-dix. Les deux ne se contredisent pas, ils appartiennent à des niveaux différents.
D’où une formule plus exacte, quoique moins vendeuse : ce qui revient, c’est la consonance comme matériau disponible, et non le système tonal comme grammaire. La nuance a l’air scolaire, elle change tout dès qu’on ouvre une partition.
Ce que la formation a changé en vingt ans
Les parcours ont changé avant les partitions. Un compositeur de trente ans aujourd’hui a très souvent une pratique instrumentale nourrie hors du répertoire savant, une expérience de studio, une familiarité avec les outils de production, parfois un passage par des musiques de scène ou d’image.
Les cursus se sont ouverts en conséquence. L’électroacoustique, l’écriture pour l’image, l’orchestration appliquée, l’improvisation figurent dans beaucoup de formations à côté de l’écriture traditionnelle. Un étudiant peut aujourd’hui obtenir un diplôme de composition sans avoir jamais écrit dans un système postsériel.
L’enseignement de l’écriture classique, harmonie et contrepoint, a en revanche gardé sa place dans les cursus français. Un compositeur qui en sort maîtrise techniquement l’écriture tonale, ce qui n’était pas nécessairement le cas dans les générations précédentes. Disposer de l’outil facilite son emploi.
Le déplacement le plus net concerne le rapport aux modèles. Là où une génération se définissait par filiation ou par rupture, la génération actuelle emprunte sans se situer, ce qui rend les classements par école largement inopérants. Ce mouvement traverse toute la scène, comme le montre notre article sur la façon dont les jeunes artistes réinventent la musique classique.
L’économie de la commande pèse plus qu’on ne croit

Un compositeur vit de commandes, et la nature de ces commandes s’est transformée. La part venue des ensembles spécialisés et des institutions de création reste stable, mais elle représente une fraction plus faible d’un volume total qui a augmenté ailleurs.
Les nouveaux commanditaires ont des contraintes propres. Un chœur amateur, un orchestre de conservatoire, une compagnie de danse, un festival pluridisciplinaire, une production audiovisuelle : dans chacun de ces cadres, le temps de répétition est court, les interprètes ne sont pas spécialistes, et le public n’est pas averti.
Ces contraintes orientent l’écriture avant toute considération esthétique. Un matériau consonant se lit plus vite, se mémorise mieux et se répète moins souvent. Une écriture centrée permet à un ensemble non spécialisé de se rattraper quand quelqu’un se perd. Ce ne sont pas des concessions, ce sont des réponses techniques à un cahier des charges.
Les dispositifs de soutien à la filière, instruits notamment par le Centre national de la musique, ont accompagné cette diversification en finançant des projets qui n’entrent pas dans le format du concert de musique contemporaine. La conséquence sur les partitions est directe et rarement mentionnée dans les débats esthétiques.
Le public visé, et la commande hors salle de concert
Une pièce destinée à une salle spécialisée s’adresse à des auditeurs qui ont l’habitude d’écouter sans repère tonal. Une pièce destinée à un festival généraliste, à une église, à une salle polyvalente ou à un dispositif scolaire s’adresse à des auditeurs qui n’ont pas cette habitude.
Les compositeurs le savent et en tiennent compte, ce qui n’a rien de nouveau : la musique a presque toujours été écrite pour des circonstances identifiées. Ce qui est nouveau, c’est la proportion de commandes relevant du second cas dans la carrière d’un compositeur donné.
Une conséquence intéressante : un même auteur écrit désormais dans plusieurs langages selon la destination, sans y voir de contradiction. La cohérence d’un catalogue ne se cherche plus dans l’unité de style mais dans la manière de résoudre chaque situation.
Cette souplesse choque une partie des observateurs formés à l’idée qu’un compositeur a un langage. Elle correspond pourtant à une pratique très ancienne, celle du musicien qui adapte son écriture à l’effectif et au lieu, et qui n’y voyait pas de renoncement.
Le rapport décomplexé aux musiques enregistrées
Un compositeur né dans les années quatre-vingt-dix a grandi avec un accès permanent à tous les répertoires, sans hiérarchie d’accès. Musiques populaires, musiques traditionnelles, musiques de film, répertoire savant de toutes les époques : tout est également disponible et s’écoute dans le même appareil.
Cette situation produit une oreille différente. Les objets sonores tirés du studio, la compression, la réverbération longue, les textures denses issues des musiques électroniques font partie du vocabulaire intérieur, au même titre que les timbres d’orchestre. Ils apparaissent dans les partitions sous forme de demandes d’écriture.
Le rapport à la répétition a également changé. Une figure répétée pendant deux minutes est perçue comme normale par des auditeurs habitués à des musiques qui fonctionnent ainsi, alors qu’elle constituait un geste polémique il y a cinquante ans. Le minimalisme est devenu une langue commune plutôt qu’une position. Nous avions décrit cette filiation dans notre article sur le minimalisme contemporain.
Il faut se garder d’en tirer une conclusion trop simple. Ce même rapport décomplexé nourrit aussi des écritures extrêmement dures, tirées du bruit, de la distorsion et de la saturation. L’accès généralisé ne pousse pas dans une seule direction.
Les contre-exemples, et ils sont nombreux

Le premier ensemble de contre-exemples vient des écritures dites de saturation, développées notamment en France depuis le milieu des années deux mille par des compositeurs comme Raphaël Cendo et Franck Bedrossian. Le matériau y est le son poussé au-delà de son régime normal, avec une densité qui exclut toute perception de centre.
Le deuxième vient de la filiation de la musique concrète instrumentale, où les modes de jeu produisent des bruits, des souffles et des grattements qui remplacent la hauteur comme paramètre principal. Cette écriture a formé plusieurs générations et reste très active.
Le troisième vient des musiques dites conceptuelles ou expérimentales, où la partition définit une situation plutôt qu’un texte de notes, et où la question de la tonalité ne se pose tout simplement pas. Les pratiques de silence prolongé et de sons très tenus en font partie.
Le quatrième vient des écritures complexes, avec des notations rythmiques très fines et une densité d’information élevée. Elles demandent des interprètes spécialisés, ce qui limite leur diffusion mais pas leur production. Ces quatre directions ne sont pas résiduelles : elles occupent une part importante des programmations d’ensembles spécialisés et des travaux menés dans les centres de recherche, dont l’Ircam.
Le tableau : ce qui pousse, ce qui retient
| Facteur | Pousse vers la consonance | Retient ou pousse ailleurs |
|---|---|---|
| Type de commanditaire | Chœurs, orchestres amateurs, danse, image | Ensembles spécialisés, centres de création |
| Temps de répétition | Court : matériau lisible obligatoire | Long : écriture complexe possible |
| Public visé | Généraliste, hors salle dédiée | Averti, habitué du répertoire récent |
| Formation du compositeur | Écriture classique, studio, image | Recherche, électroacoustique, analyse |
| Financement | Projets de diffusion et de territoire | Aides à la création et à la recherche |
| Habitudes d’écoute | Répétition, textures de studio | Bruit, saturation, matériaux extrêmes |
Le tableau se lit horizontalement : la plupart des compositeurs actuels sont soumis aux deux colonnes selon les projets, et écrivent donc dans les deux registres au cours d’une même année.
Ce que le débat esthétique masque
Présenter la question comme un affrontement entre deux camps reconduit une manière de penser héritée des querelles d’après-guerre. Elle correspondait alors à une réalité institutionnelle, avec des lieux, des revues et des postes en jeu. Elle correspond mal à la situation actuelle.
Ce qui se joue aujourd’hui est moins spectaculaire et plus déterminant : une redistribution des lieux où la musique se commande et s’écoute. Un compositeur dont la moitié du catalogue est écrite pour des ensembles non professionnels ne mène pas la même carrière qu’un compositeur inscrit dans le circuit des festivals spécialisés, et leurs partitions s’en ressentent.
Le débat masque aussi une question de fond rarement posée : que devient la compétence d’écoute du public quand deux répertoires cessent de se croiser ? Un auditeur qui n’entend jamais de musique exigeante en concert perd la capacité d’en écouter, et l’inverse est également vrai.
Il masque enfin un enjeu de transmission. Les techniques d’écriture les plus complexes se transmettent par la pratique, entre un compositeur et des interprètes qui les maîtrisent déjà. Si le nombre de commandes destinées à ces interprètes diminue, ce n’est pas une esthétique qui recule mais un savoir-faire qui se transmet moins, et cela ne se rattrape pas en changeant d’avis dix ans plus tard.
Comment écouter une pièce sans la classer
Trois questions valent mieux qu’une étiquette. La première : y a-t-il un centre de hauteur perceptible, et l’auteur en fait-il quelque chose ou s’en contente-t-il comme d’un fond ? La réponse sépare une écriture centrée d’une simple absence de tension.
La deuxième : à quelle échelle les choses changent-elles ? Une pièce peut être entièrement consonante et parfaitement construite, ou dissonante et informe. La qualité de la forme est indépendante du matériau, et elle s’entend en surveillant la vitesse des transformations.
La troisième : pour qui cette pièce a-t-elle été écrite ? La réponse figure souvent dans le programme, et elle explique une bonne partie des choix d’écriture. Une pièce pour chœur amateur et une pièce pour ensemble spécialisé ne se jugent pas sur la même règle.
Ces trois questions donnent une prise réelle, là où l’étiquette n’en donne aucune. Elles permettent aussi d’aborder sans préjugé les catalogues des nouvelles voix de la musique classique moderne, dont beaucoup ne se laissent ranger dans aucune des deux cases habituelles.
Questions fréquentes
La musique contemporaine est-elle devenue plus facile à écouter ?
Une partie de la production, oui, et c’est mesurable au type de commande. Une autre partie est aussi exigeante qu’il y a trente ans et se joue dans des lieux différents. Généraliser à partir de ce qu’on entend dans un seul type de programmation conduit à des conclusions fausses.
Un compositeur peut-il écrire dans deux langages sans se contredire ?
C’est devenu courant et personne n’y voit d’incohérence. La cohérence se cherche dans la manière de résoudre les problèmes posés par chaque situation, pas dans l’unité de surface d’un catalogue. Les générations précédentes le pratiquaient déjà, avec plus de discrétion.
Faut-il connaître l’harmonie classique pour écrire aujourd’hui ?
Ce n’est pas obligatoire, mais c’est utile. Disposer de cette technique donne accès à un matériau supplémentaire et permet surtout de savoir ce qu’on fait quand on l’emploie. Beaucoup de pièces consonantes ratées le sont parce que l’auteur n’a pas conscience des attentes qu’il déclenche.
Ce mouvement est-il propre à la France ?
Non, on l’observe dans plusieurs pays, avec des intensités différentes selon les traditions locales d’enseignement et de financement. Les écritures les plus radicales restent également internationales, ce qui confirme qu’il s’agit d’une redistribution plutôt que d’un basculement.
Comment repérer une pièce vraiment tonale au sens strict ?
Cherchez une modulation qui structure la forme, c’est-à-dire un départ, un éloignement et un retour audibles comme trajet. En son absence, la pièce est centrée ou consonante, ce qui n’est pas la même chose et ne mobilise pas les mêmes moyens d’écriture.
La formule qui circule dans les couloirs n’est pas fausse par excès mais par imprécision. Quelque chose s’est bien déplacé, et ce quelque chose se lit mieux dans les cahiers des charges des commandes que dans les manifestes. La prochaine fois qu’une pièce vous paraît revenue en arrière, regardez pour qui elle a été écrite.




